L'ACOI, Association des Chercheurs de l'Océan Indien et la lettre d'informations ARH, Actualités de la Recherche en Histoire, Madagascar- Iles de l'Océan Indien. Des recensions bibliographiques, des témoignages et des informations pour satisfaire votre curiosité.
19.12.06
Vient de paraître
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris
Collection Inter-National
26,50 euros
310 pages
ISBN: 2-296-00974-3
ESCLAVES DE LA CANNE À SUCRE : ENGAGÉS ET PLANTEURS À NOSSI-BÉ,
MADAGASCAR 1850-1880
Jehanne-Emmanuelle MONNIER
Préface de Vincent Joly
1848 : la fin de l'esclavage?
Le décret d'abolition a-t-il véritablement fait disparaître cette pratique dans les colonies
françaises? Si la portée hautement symbolique de ce texte est acquise, son efficacité réelle et immédiate laisse dubitatif. Le sort réservé aux engagés africains dans la seconde moitié du XIX' siècle reste souvent trop proche de celui des esclaves et les mentalités évoluent trop lentement pour que l'on puisse considérer 1848 comme une rupture définitive ou irréversible.
Aux confins du domaine colonial français, dans l'Océan Indien, la petite île de Nossi-Bé fait partie de ces territoires marginalisés par l'administration mais situés au cœur d'une zone traditionnelle de traite des Noirs. Colonisée par des tenants du profit sans scrupule, Nossi-Bé se révèle un lieu propice à la poursuite de la traite et de l'esclavage et développe ainsi une société de plantation originale et paradoxale, d'un conservatisme criminel et pourtant avide de certains progrès.
ne sucrière comme tant d'autres, Nossi-Bé se distingue néanmoins par son organisation sociale d'un autre âge. La vie quotidienne, les espoirs et la conception du monde de ses habitants, qu'ils soient planteurs ou engagés, y prennent un caractère singulier.
Ce livre propose une approche d'une réalité trop souvent oubliée, en considérant aussi bien
les engagés africains que les planteurs sucriers.
Un jalon supplémentaire et remarquablement documenté dans notre connaissance de
l'esclavage et de la colonisation française.
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J.-E. MONNIER est diplômée de l'Université de Rennes 2 (mas ter d'histoire). Elle a réalisé des recherches sur la navigation arabe dans l'Océan Indien de la fin du Moyen Age à l'hégémonie portugaise. Elle a consacré son mémoire de maîtrise aux multiples implications de l'engagement des Africains dans les colonies européennes de l'Océan Indien au XIXè siècle, à travers l'étude des trafics entre Arabes, Portugais, Français et Britanniques.
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TABLE DES MATIERES
PREFACE INTRODUCTION
PREMIERE PARTIE
NOSSI-BE, UNE ILE AU CONFLUENT DE PLUSIEURS MONDES
Chapitre 1 : L'arrivée des Français à Nossi-Bé
Chapitre 2 : La décennie 1850 : naissance d'une véritable colonisation française à Nossi-Bé
DEUXIEME PARTIE
LA SPECIFICITE DES COLONS NOSSI-BEENS
Chapitre 1 : Une génération homogène de planteurs sucriers
Chapitre 2 : Nossi-Bé entièrement remodelée par les planteurs sucriers
TROISIEME PARTIE
LE RECRUTEMENT DES ENGAGES DE LA CANNE A SUCRE
Chapitre 1 : Le cadre légal du recrutement pour le Réunion et Nossi-Bé
Chapitre 2 : La réalité des engagements dans le Canal de Mozambique
Chapitre 3 : Nossi-Bé au cœur du trafic d'êtres humains
QUATRIEME PARTIE
VIE ET TRAVAIL SUR LES PLANTATIONS DE CANNE A SUCRE
Chapitre 1 : La gestion d'une habitation sucrière à Nossi-Bé
Chapitre 2 : La difficile condition des engagés africains sur les habitations sucrières
Chapitre 3 : Les relations entre planteurs et engagés
CINQUIEME PARTIE
LA POURSUITE DE L'ESCLAVAGE A NOSSI-BE
Chapitre 1 : La définition de 1 'homme libre et de l'esclave au centre des débats sur la condition des engagés africains de Nossi-Bé
Chapitre 2 : La situation sociale de Nossi-Bé, conséquence de l'inertie des mentalités esclavagistes
CONCLUSION Sources Bibliographie Annexes
12.6.06
Du nouveau sur l'histoire de l'architecture à Madagascar
Les connaissances sur l’architecture malgache se basent sur des monographies historiques ou des études d’urbanisme qui remontent pour l’essentiel à la fin de l’époque coloniale ou aux années 70. Il manquait un travail de synthèse et d’actualisation des connaissances au vu des recherches et travaux réalisés depuis par des équipes locales ou internationales d’architectes ou d’urbanistes. C’est le grand mérite de l’auteur que d’avoir ressuscité l’intérêt d’un domaine d’études qui souffre par ailleurs des aléas de la paupérisation de l’île et des violences politiques (destruction criminelle du centre monumental dit du « Palais de la reine » en 1995). Si la question de la patrimonialisation se pose aujourd’hui avec acuité (voir les enquêtes d'urbanisme de chercheurs comme Catherine Fournet-Guerin), c’est bien parce que des pertes irrémédiables se multiplient depuis les années 80 par manque d’entretien et sous l’effet de la bidonvillisation accélérée de l’espace urbain. Comme l’indique l’auteur et comme le rappelle la postface de F. Rajaonah, il y a urgence…
L’approche des conditions politiques, matérielles, techniques et économiques de la production de l’architecture constitue l’ossature du livre. L’objectif de l’auteur est de démontrer la place centrale occupée par l’architecture comme instrument de pouvoir et facteur d’ordre social. Somme toute, cette perception du rôle politique et social de l’architecture est classique.
Mais elle s’applique ici à un Etat et une société dont un des ressorts du dynamisme est justement de s’approprier le rapport à l’étranger. Celui-ci est fournisseur de concepts, de méthodes et de technologies et intervient comme un élément de médiation dans les rapports de pouvoir. Si l’étranger joue un rôle essentiel dans la diffusion et le renouvellement de modèles architecturaux ou de modes comportementales, il se trouve en situation de complémentarité avec les usages locaux. L’apport étranger n’élimine pas les modalités anciennes de la représentation de l’espace, il ne se substitue pas non plus à des formes de la structuration d’un espace politico-économique où, par tradition, l’acte de construction s’inscrit dans une logique de contrôle de l’espace et des hommes. S’engagent plutôt des échanges dialectiques entre usages locaux/apports extérieurs jouant entre autres des rivalités de pouvoir entre souverains et oligarchie. Le débat tradition/modernité ou autochtonie/allogénéité est renouvelé et débouche sur un constat de mixage, de compromis et d’adaptation syncrétiques tout au long du XIXème siècle que l’auteur s’attache à définir avec précision et persévérance. En démêlant l’apport des uns et des autres, la part des constantes et des innovations, l’auteur donne un tableau vivant et convaincant des mutations du pouvoir et de la société de l’Imerina au XIXe s. L’analyse apporte, en outre, des éclairages précis sur ce qui est le paradoxe de l’histoire royale de l’Imerina : le transfert de pouvoir des monarques à une oligarchie de haut bourgeois christianisés dont l’analyse a été renouvelée par F. Raison Jourde. L’auteur aborde aussi bien la dimension anthropologique des systèmes de pouvoir dans la symbolique et la représentation de soi à travers la construction des demeures, leur localisation, leur mise en valeur (leur visibilité et leur lisibilité dans la masse urbaine), ainsi que des questions de fond sur l’économie malgache de l’époque royale ou l’étude des structures sociales de la capitale, du côté des propriétaires comme des artisans.
Les premiers chapitres concernent l’étude des constructions royales d’Andrianampoinimerina et de ses successeurs. Alors que le règne du fondateur de la dynastie est d’imposer son pouvoir par une mise en concordance de ses demeures avec les espaces sacrés et symboliques de l’Imerina (ordre cosmologique de la maison, assignation spatiale des groupes sociaux selon leur rapport de proximité avec le souverain, réplication d’un même modèle de site perché à travers le royaume), ses successeurs optent pour des voies de compromis avec les étrangers. Radama Ier est le plus révolutionnaire et opportuniste, qui choisit sciemment d’introduire les étrangers dans sa logique de pouvoir. Les créations du roi se démarquent par des constructions originales (Maison d’argent à miroirs et décor de fresques) et expérimentales (changement d’échelle des constructions, opérations d’aménagement urbain), mêlant les innovations technologiques (toits en bardeaux, varangues, décor intérieur) au maintien des permanences architecturales.
Ranavalona Ière, plus sélective dans ses rapports avec les Européens, a le soin de l’affirmation de la royauté à travers des structures résidentielles et des palais marqués par le gigantisme et l’emphase. C’est le fameux Manjakamiadana construit par le non moins célèbre Jean Laborde.
La rupture introduite par le christianisme (1869) est une désacralisation de l’espace urbain royal au profit des paroisses et une captation de l’autorité au profit des familles des puissants. Gravitant autour du Premier ministre, époux successif des trois dernières reines, ces familles s’arrogent pouvoir et prestige par des choix architecturaux où le compromis avec l’étranger, désormais intégré, est un instrument de classement et de reclassement social. Les grands du royaume et les officiers du palais (l’administration royale) comme les gouverneurs rapatriés de leur service dans les provinces du royaume rivalisent dans l’interprétation du modèle de la trano sokera ou maison en équerre (en forme de L), importée par les missionnaires. La fièvre des années 1870-1880 donne à Antananarivo, notamment dans la partie appelée la Haute ville, sa configuration actuelle et aux familles aisées un surcroît de réputation.
L’économie domestique qui se développe à partir de cette époque permet à l’auteur de définir l’impact du christianisme au quotidien par la diffusion des modèles d‘habitation d’inspiration missionnaire et des modes comportementales propres à la bourgeoisie d’Antananarivo. Ce transfert au niveau du privé est induit par la composition de l’habitation (salon de réception, chambres, cuisine, communs), sa relation à l’extérieur (orientation, localisation), sa morphologie (varangue, véranda, ouvertures, disposition des pièces). Une nouvelle société, plus intime, repliée sur le cadre familial se manifeste où les maîtresses de maison et les esclaves sont les acteurs indispensables.
Enfin l’auteur aborde l’étude du « marché » de la construction dans les derniers chapitres, révélant l’existence des corps de métier (briquetiers, charpentiers), les modes de construction et le fonctionnement des chantiers. On apprend ainsi que le mot désignant l’architecte tompomarika est le seul terme européen ayant son équivalant en malgache (p. 249). A ce titre, il trace la biographie et l’apport respectif des architectes anglais, français ayant laissé leur nom dans l’histoire malgache. Des plus célèbres aux plus modestes, il est intéressant de savoir que quelques-uns d’entre eux sont des créoles de l’océan Indien, médiateurs de formes et procédés empruntés à l’Inde comme aux îles voisines. Par ailleurs, l’auteur révèle l’existence d’architectes, de constructeurs malgaches auxquels il convient dorénavant de faire une place dans l’histoire de la construction. Enfin, l’auteur distingue dans les années 1880 l’émergence de la propriété privée (et non plus familiale et collective : en annexe, testament de Ravoninahitriniarivo) et sous la pression des Européens, l’amorce d’une économie immobilière spéculative (locations puis confiscations par l’occupant).
Travail d’une réelle densité de contenu, aux nombreuses figures (133 dans le texte) et un carnet de photos N et B et couleurs, accompagné d’une liste des propriétaires en annexe, on sera plus surpris par l’absence au moins d’un index des lieux qui aurait pu être associé, par exemple, à la liste de propriétaires. Plus gênant, le dispositif de référencement utilisé (les notes en bas de pages et les renvois bibliographiques), s’il est appréciable par sa légèreté, semble manquer de cohérence tout au long du texte.
Ce travail appelle de nouvelles recherches et en particulier à une anthropologie historique de l’espace qui se retrouve dans tous les sites perchés de Madagascar ainsi que dans les lieux de contact (ports, anses, lieux de débarquement/embarquement), dans les lieux cérémoniels (plages des bains des reliques royales, maisons et autels reliquaires, places et esplanades royales, arbres sacrés) où les hommes et les hiérarchies sociales sont des marqueurs de l’espace. Il pourrait encourager les archéologues malgaches à des prospections voire de véritables fouilles sur les rova (enceintes royales). Mais comme le rappelle l’auteur, ce sont aujourd’hui des sites sacrés régulièrement fréquentés.
18.5.06
Quand la Réunion s'appelait Bourbon
Quand
Michèle Dion, expert démographe et docteur en démographie, actuellement maître de conférences en démographie au département de Sociologie de l'Université de Bourgogne, est par ailleurs l'auteure d'une thèse de démographie de 3e cycle soutenue en 1989 dont le sujet portait sur l'étude de la population de Grand Ilet (cirque de Salazie).
L'objectif de l'auteure est, à partir de la méthode classique de la reconstitution des familles, d'étudier le sort des premiers apports de population libre et esclave, leur mise en place dans l'île et les inflexions introduites par l’économie sucrière. Elle s'appuie sur les plus anciens dénombrements connus et souligne les limites de ces sources.
L'introduction sert à placer le cadre historique de l'étude puis le corps de l'ouvrage est divisé en trois parties cohérentes avec les données archivistiques :
- "Le peuplement jusqu'en 1719", permet de suivre les primo arrivants d'individu à individu et leur destinée démographique.
- "au recensement de 1733", cerne l'inflexion majeure de l'histoire de l'île avec, pour la première fois, une proportion d'esclaves supérieure à celle des hommes libres.
- "Les recensements de 1744, 1752 et 1779", affinent les mutations des rapports entre esclaves, libres et marrons et fait apparaître le clivage riches/pauvres en rapport avec l'esclavage.
Le livre comporte deux ensembles, un texte de 123 pages et un appareil d'annexes abondant, comportant des listes démographiques et des tableaux de reconstitution des généalogies familiales, des extraits de récits de voyage ainsi que le Code noir de 1724.
L'ouvrage est soutenu par deux questionnements imbriqués qui soulignent l'originalité du peuplement de
Alors que les Français cherchent à s'établir à Madagascar pour en faire une colonie de peuplement,
Les premiers arrivés, le 9 juillet 1665, sont suivis par les rescapés des combats contre les peuples malgaches. Les premiers couples formés sont, à égalité, les uns mixtes, les autres constitués d'Européens. les générations suivantes optent, soit pour des alliances avec des métisses, des Indiennes ou des Malgaches, soit pour des alliances privilégiant les Européennes. L'auteure repère que le mariage entre non métis est majoritaire dès le départ. Il y a donc introduction d'une barrière raciale.
La présence des esclaves est elle aussi attestée dès le début. Quoique les sources ne les désignent que par les noms de nègres et négresses du Roy ou nègres et négresses de Madagascar ou encore domestiques, ils sont présents, mais en petit nombre. Il s'agit bien des premiers occupants de l'île qui font souche sur place. L'auteure souligne qu'il n'y a pas d'autres éléments pour les identifier, ils ne sont pas nommés individuellement et n'apparaissent sous cette appellation d'esclaves qu'à partir des recensements de 1705-1709. En 1705, les esclaves sont au nombre de 365 avec une proportion de Malgaches à hauteur de 53 %. A partir de
L'auteure rappelle que de ce fait, très tôt, dans les familles métisses, les esclaves et l'un des membres du couple ont la même origine géographique. Elle fait encore observer que la proportion d'esclaves dans la population croît plus vite dans ces années-là alors que le développement de l'île est à peine entamé. En 1733, les esclaves sont dix sept fois plus nombreux qu'en 1709. Par ailleurs, l'esclavage concourt à modifier les rapports sociaux en tant que facteur de paupérisation pour les premières familles vis -à -vis des nouveaux arrivants. Enfin, c'est à partir du recensement de 1733 qu'un autre phénomène structural s'ancre dans la démographie réunionnaise : les esclaves sont pour la première fois quatre fois plus nombreux que les libres.
Ce recensement de 1733, malgré des lacunes et l'impossibilité qu'il y a désormais de suivre les reconstitutions de famille, apporte un éclairage sur la diversification de la population réunionnaise. Sont ainsi repérés les commandeurs, chargés de surveiller les esclaves sur les plantations. Sont mentionnés aussi les esclaves marrons et les affranchis. Enfin, la catégorie des petits Blancs des Hauts se distingue. Elle est donc bien antérieure à l'abolition de l'esclavage même si ces réfugiés dans les Hauts de l'île sont associés dans la mémoire collective à la concurrence causée par l'arrivée des affranchis sur le marché du travail.
L'ouvrage de M. Dion, rapide et précis sur la population réunionnaise, fournit les données pertinentes s'agissant du peuplement initial de
Ceci est à mettre en perspective avec les mutations de la société coloniale réunionnaise au XIXe siècle. Le décret d’abolition de l’esclavage du 4 mars 1848, mis en oeuvre par Sarda Garriga, a des contre-coups majeurs dans l’histoire de l’île, tels la fixation des affranchis dans les hauts de l’île et le développement de l’engagisme dans les années 1860. Ce sont des faits historiques en résonance avec des questions plus contemporaines, identitaires et mémorielles, auxquelles cet ouvrage contribue à travers les données généalogiques supportées par les reconstitutions familiales. On trouvera aussi des parallèles à faire avec les travaux qui ont affiné les connaissances sociales et anthropologiques de la population réunionnaise comme ceux de Sudel Fuma ou Hubert Gerbeau.
Michèle Dion, Quand La Réunion s'appelait Bourbon, Collection Populations, Géographie Démographie Histoire Océan Indien, Paris, L'harmattan, 2006, 226 p.